À fond de Calais

La situation à Calais se détériore de façon dramatique. Ils étaient hier Iraniens, Irakiens, Afghans... Ils sont aujourd'hui Syriens, Soudanais, Erythréens. Des hommes, des femmes et des enfants. Depuis quelques mois, les migrants seraient 1500 à Calais… Ils vivent dans des conditions sanitaires catastrophiques. Récits et témoignages.

MAI /
JUILLET
2014

Expulsion des camps de Calais, Dunkerque et Grande-Synthe.

Invoquant des raisons sanitaires, les pouvoirs publics expulsent et détruisent les camps de fortune où survivaient plusieurs centaines de personnes sans proposition de relogement. Les exilés expulsés de leur lieu de vie se sont déplacés de quelques dizaines de mètres et ont trouvé refuge sur le lieu de distribution des repas, vivant à la rue et sans moyens d’accès à l’hygiène.

PAROLES DE MIGRANTS

Adoud, 23 ans.

De l'enfer à la paix.

Je viens du Soudan du Nord, du Darfour. Vous savez, j'ai quitté l'enfer, c'est la guerre chez moi, ils massacrent tout le monde, il y a la famine. Ici, c’est tout de même mieux. Au Soudan, je croyais que la France, c'était le paradis. Je pensais qu'on pouvait avoir une maison facilement, qu’on pouvait travailler, faire des études... Je me rends compte que c'est dur, ce n'est pas du tout ce que j'avais imaginé mais bon... j'ai quitté l'enfer et ici, au moins, c'est la paix.

Adoud

John, 25 ans, Erythréen.

6000 dollars pour partir.

Il parle en souriant. Un rictus qui semble masquer la fatigue, l’épuisement d’un long voyage et tout ce qu’il ne souhaite pas dire...
Je suis né en Erythrée, je suis parti pour le Soudan puis l’Ouganda. J’ai pas mal bougé. En 2008, j’ai obtenu un diplôme de statistiques. En Ouganda, j’ai travaillé et récolté 6000 dollars pour partir. Je pensais que ce serait dur en France, mais pas à ce point-là. En Angleterre, j’aimerais reprendre mes études et ouvrir ma propre boîte de sondages.

John

Abid, 23 ans, Afghan.

L’Angleterre par tous les moyens.

J’essaie de passer en Angleterre par tous les temps, de toutes les façons possibles, de jour comme de nuit. J’ai été renvoyé trois fois en Italie et je suis revenu. J’ai très mal au dos, je ne peux presque plus bouger, je suis épuisé.

Abid

les actions de
Médecins du monde

  • Sur chacun des sites sont déployées :
  • Cliniques mobilesCliniques mobiles
  • Maraudes médico-socialesMaraudes médico-sociales
  • AbrisConstructions d’abris
  • MatérielDistributions de matériel de première nécessité
    (jerrycans, duvets, kits hygiène…)
Abid
  • L'accès aux soins

    L'équipe de Médecins du Monde se rend dans le camp Tioxide, non loin de l'usine du même nom, à quelques pas des dunes de Calais et de l'A16. Un jeune homme, Erythréen, est allongé par terre. Il se tient la tête des deux mains. Il souffre d'une rage de dents. Il hurle et se tord de douleur devant ses camarades qui se tiennent debout et le regardent impuissants. Chaque semaine, MdM transporte une cinquantaine de malades et blessés légers.

  • La PASS

    La Permanence d’accès aux soins de santé (PASS) se trouve près de l'hôpital de Calais, dans un préfabriqué. À l'intérieur : deux salles d'attente (une pour fille et une pour garçon), un bureau, le cabinet du médecin, des douches. À 15 heures, une trentaine de réfugiés patiente. Le docteur arrive et confie son inquiétude à l’infirmier: « comment je vais faire pour voir autant de monde en si peu de temps ? »

  • L’accès à l’eau

    Lorsqu’on parcourt les camps et les squats où sont installés les réfugiés, il paraît surprenant, alors que nous sommes en 2014, en France, d’entendre que certains d’entre eux ont soif. Le manque d’eau pour les migrants est problématique à Calais. MDM tente d’y répondre, presque chaque jour, en distribuant des jerricans d’eau de source à l’entrée des camps. Mais il reste difficile d’offrir de l’eau potable aux 1500 réfugiés de Calais, sans le soutien de la municipalité, muette et impassible sur le sujet.

  • L’hygiène

    Les migrants vivent dans des conditions d’hygiène déplorables. Un manque d’hygiène pointé du doigt par la préfecture et la mairie de Calais, qui, dans le même temps, ne propose aucun accès à ces besoins vitaux les plus élémentaires. Comment peut-on à la fois fustiger le manque d’hygiène tout en ne donnant pas les moyens aux migrants de prendre une simple douche ? Afin de répondre à l’urgence, Médecins du Monde a mis en place un dispositif exceptionnel : « wash mobile », cabines de douches, toilettes, distribution de kits d’hygiène, de tentes et de sacs couchage.

  • La Wash mobile

    Dernier jour du mois de juillet. Le soleil réchauffe Calais et les tentes des migrants, posées dans le sable des dunes, les unes à côté des autres. Ce sont les femmes aujourd’hui qui profiteront de la « wash mobile » de MDM, un camping-car équipé d’une douche. Quelques minutes plus tard, Marion et Clothilde, de MdM, reviennent vers le camping-car avec cinq jeunes femmes d’une vingtaine d’années, toutes Erythréennes. Chacune reçoit un kit d’hygiène, avec le nécessaire de toilette, une serviette et du shampoing.

  • Prendre une douche

    Simaat est à Calais depuis deux semaines. Elle a parcouru l’Erythrée, le Soudan, la Lybie, l’Italie. Elle a survécu plusieurs jours dans un minuscule bateau avec 300 autres compagnons de route. Depuis son arrivée, c’est la deuxième fois qu’elle prend une douche. Ses amies ne sont là que depuis cinq jours, c’est leur première douche. Une fois dans la salle de bains étroite du camion de MdM, chacune prend le temps de se laver les cheveux.

  • La distribution d’eau

    Le camion MdM part en direction du camp Tioxide. "Water ?" Des réfugiés s'approchent du véhicule et prennent les jerricans d'eau de source qu'on leur tend. Soudain, ils sont des dizaines de personnes qui accourent vers le camion de distribution. Pour quelques litres d'eau et des bâches en plastique, c'est la bousculade. La distribution se transforme en petite émeute.

    Ici, à Calais, en ce bel été 2014 : on se bat pour de l'eau.

  • Jean-Paul Barlatier,
    Logisticien, 50 ans

    Je n’imaginais pas une telle situation. Je vis au Japon et en tant que Français de l’étranger, je pensais que le gouvernement était plus responsable. Je ne comprends pas comment on laisse pourrir une situation comme celle-là. Nous faisons le travail du gouvernement qui en plus, nous empêche de faire correctement ce travail.

    Avec les bénévoles, nous distribuons des tentes, de l’eau, des sacs de couchage, des kits d’hygiène, des bâches en plastique, des jerricans de 8 litres, des serviettes et des sous-vêtements. Nous tentons de répondre aux demandes les plus urgentes. Les migrants ont besoin de chaussures, de soins, de médicaments… Lorsqu’il s’agit d’une demande médicale, nous les accompagnons à la PASS (Permanence d’Accès aux Soins de Santé) ou aux urgences afin qu’ils voient un médecin.

  • Marion Oudar, 24 ans
    Diplômée de Sciences Po Paris spécialité humanitaire.
    Bénévole à Médecins du Monde, mission migrants Calais.

    Je vis à Arras et je prends le train trois jours par semaine pour me rendre à Calais. Je n’ai donc pas le temps d’avoir une autre activité. Mon engagement est à 100 % pour MdM auprès des migrants de Calais.

    L’échange est très important avec les migrants. Certes, il y a toujours une barrière de la langue, mais dès lors que la confiance s’installe, au bout de quelques minutes, ils se dévoilent plus et cette barrière tombe rapidement. L’aide matérielle que nous offrons à Calais est une chose mais l’échange humain reste primordial. Blaguer, discuter, écouter de la musique lorsque nous emmenons les personnes à l’hôpital apporte un peu de chaleur humaine à ces gens qui en ont besoin.

    Le plus dur, c’est d’entendre toute la reconnaissance qu’ils ont envers nous pour le peu de choses qu’on leur offre. L’autre jour, dans le camping-car de MdM, des jeunes femmes nous ont remerciés longuement parce qu’elles avaient pu prendre une douche. C’est difficile à entendre car on voudrait en faire tellement plus. La reconnaissance qu’ils nous portent est sincère mais parfois démesurée et cela me touche beaucoup.

  • Christine Willot,
    Bénévole au sein de la mission Calais

    Le 28 mai dernier, j’ai assisté au démantèlement des camps. Les images que j’ai vues et la façon dont ils ont été rejetés m'ont révoltée. J’ai croisé Frédérique, une bénévole de MDM et j’ai rejoint l’équipe.

    Lors d’une visite au campement situé dans le bois de la zone industrielle de Tioxide, nous avons rencontré une famille iranienne qui n’avait ni tente, ni sac de couchage. Le petit garçon de cinq ans mangeait par terre, sous une bâche. Avec MDM, nous avons pu les loger quelques jours à l’hôtel pour qu’ils se reposent, loin de la jungle. Lorsqu’ils sont sortis, je leur ai donné une tente et des duvets. Je sentais que l’oncle du petit garçon était très tendu. Il s'est approché pour me remercier, il m'a prise dans ses bras et m’a serrée longuement très fort. C’était dur de le voir repartir dans ce bois, les larmes aux yeux. La détresse et l’émotion de cet homme m’ont touchée à un point incroyable.

  • Martine Devries,
    Médecin généraliste et responsable de la mission Calais.

    Après la fermeture de Sangatte en 2002, les gens concernés par les migrants ce sont retrouvés dehors. On soignait sur le bord du trottoir. Je me suis alors dit qu'on ne pouvait pas tout réinventer, que des organisations, des gens savaient faire et j'ai été mise en contact avec le responsable de Médecins du Monde à Valenciennes.

    A la PASS (Permanence d'accès aux soins) de Calais, il y a 40 migrants pour un médecin, qui consulte de 15h à 17h30. En temps normal, environ 400 exilés transitent par Calais mais depuis trois mois, ils seraient 1500. Le budget n'a pas changé pour autant et il n'y a de place que pour un seul médecin salarié. Nous avons alerté l'hôpital sur le fait qu'il y avait un afflux de patients. Le directeur nous a répondu que s'il y avait trop de personnes à soigner, c'est parce qu'on les amenait...

    C’est dramatique. Ils n’ont nulle part où aller. Dès qu’ils s’assoient sur un banc, on leur demande de partir. Ils doivent se cacher pour dormir, pour s’assoir… c’est traumatisant pour eux. L’administration, les institutions ne se rendent pas bien compte. C’est un meurtre symbolique de les persécuter continuellement.

  • Benoît de Premorel,
    Psychologue clinicien, 64 ans

    Ce qui m’a frappé, c’est qu’un pays nanti comme la France ne soit pas en capacité de gérer une population en transit. D’autres pays, voisins de pays en guerre comme la Syrie, accueillent des milliers de réfugiés, et nous ne sommes pas capables ici d’accueillir 1200 migrants avec un minimum d’humanité. On démantèle les camps sans qu’aucune solution ne soit proposée. C’est une situation absurde.

    À Calais, les réfugiés vivent chaque jour des situations traumatisantes ; être à leur écoute est donc important. Ils sont très réticents à faire le récit de leur parcours ou de leur histoire, mais ils font part spontanément de problèmes très lourds rencontrés ici : conditions insalubres, manque d’eau, absence de moyens de survie, difficultés pour passer en Angleterre… C’est la gestion du quotidien qui les préoccupe.

    Dans le centre d’hébergement des femmes où elles sont actuellement plus de 70 pour une capacité d’accueil de 35 personnes, les préoccupations concernent surtout la santé. Pour exemple, dans un groupe de parole qui était constitué d’une dizaine de femmes Erythréennes et Ethiopiennes, six d’entre elles étaient enceintes. Leur priorité était d’avoir accès à une consultation médicale. Paradoxalement, parfois, certaines femmes pour lesquelles un rendez-vous a été obtenu ne se rendent pas à cette consultation. Ce sont des populations fragiles, particulièrement instables, qui sont prêtent à rater un rendez-vous médical important, avec tous les risques que cela comporte pour l’enfant, pour ne pas se priver d’une tentative de passer en Angleterre.

Paroles des équipes